HOMMAGE A LA MÉMOIRE DU PROFESSEUR ZACHARIE SERY BAILLY : ALLOCUTION DE MADAME SIMONE EHIVET GBAGBO



Madame Simone EHIVET GBAGBO en pleine allocution

I- Les condoléances les plus attristés du FPI à la famille biologique ainsi qu’aux camarades de l’illustre disparu


Chers camarades membres des différents organes du FPI ;

Camarade Assoa Adou, Secrétaire Général ;

Camarade Hubert Oulaye, Président du Comité de Contrôle ;

Camarades militantes et militants

Camarades Représentants EDS


C’est au nom de notre grande famille politique, le FPI, au nom de son premier responsable le Président Laurent Gbagbo, mais aussi en mon nom propre, que je souhaite, avant tout propos, adresser mes condoléances les plus émues, aux familles biologiques et aux familles alliées de notre regretté Séry Bailly Zacharie :


‒ Yakoh à la veuve Chantal Guié-Séry ;

‒ Yakoh à Nanan Guié Lauzaud Noël et à Nanan Anougblé Emmanuel

‒ Yakoh aux orphelins Séry Bailly, à leurs oncles, tantes, cousines et cousins ;

‒ Yakoh à toutes celles et à tous ceux qui ont connu, côtoyé et aimé l’ancien Ministre Séry Bailly.

‒ Yakoh à nous tous !


Je dis yakoh du fond de mon cœur qui n’arrête pas de saigner depuis un certain temps.

Oui, mon cœur saigne ! Nos cœurs saignent parce que, indépendamment de ce que nous avons enduré individuellement et collectivement au cours de cette longue tragédie ivoirienne, le dernier trimestre de l’année 2018 aura été un moment singulier, un moment douloureux pour le FPI, avec les décès successifs et brutaux de nos camarades estimés et grandement appréciés:

‒ Kouakou Firmin ;

‒ Kouadio Louis ;

‒ Sangaré Abou Drahamane

‒ et maintenant Séry Bailly.


Nous sommes d’autant plus stupéfaits que Séry Bailly nous a quittés alors qu’il venait de rendre la copie de l’oraison funèbre rédigée en hommage à la mémoire de son frère d’armes Sangaré Abou Drahamane, ceci à la demande de la Direction du FPI.


Nos vies ne nous appartiennent pas, c’est certain. Elles sont la propriété exclusive du Seigneur qui les reprend au temps qu’il a fixé, mais les départs de nos camarades ont été ressentis comme une chute subite de géants de la forêt tropicale, provoquant chagrin et perte irrémédiable.


Pour avoir connu et apprécié Séry Bailly, sur le terrain de tous les combats (le combat de la formation intellectuelle, le combat de la liberté, de la dignité humaine et de la souveraineté nationale ), je ne suis pas du tout surprise de constater que sa mort ait été reçue comme un coup de massue, plongeant tout le monde dans le désarroi : aussi bien la société civile que la société politique, à commencer par le Front Populaire Ivoirien, le parti dont il fut l’un des artisans, défenseurs et porte-drapeau majeurs.



II- L’homme et sa formation

Chers Camarades,

Je voudrais maintenant dire un mot sur la personnalité et le parcours intellectuel de celui dont nous nous sentons le devoir d’honorer la mémoire, par devoir politique, par devoir moral et par devoir de mémoire.


Sa personnalité et son parcours intellectuel

Ainsi que nous le savons tous, notre camarades Sery Bailly, né le 13 mars 1948 à Abidjan, était professeur titulaire de Langues et Civilisations Anglophones à l’Université Felix Houphouët-Boigny.


Cet universitaire émérite a marqué de son empreinte, l’Unité de Formation et de Recherche (UFR) des langues et civilisations au sein de laquelle, il a exercé la prestigieuse fonction de Doyen.


Je retiens de Séry Bailly, l’image d’un homme redoutablement caractérisé par un certain nombre de vertus : la politesse, la fidélité, la prudence, la tempérance, le courage, la justice, la générosité, la compassion, la miséricorde, la gratitude, l’humilité, la tolérance, la douceur, la bonne foi et l’humour.


Chers Camarades, comme un seul homme, toutes celles et tous ceux qui de l’Université à l’ASCAD, en passant par Yopougon-Place CP1 et IVOSEP-Treichville, ont honoré la mémoire de Séry Bailly, ont reconnu que notre regretté camarade a incarné ces vertus-là. Et comme aucun individu n’échappe à son destin, on peut avancer que pour comprendre et expliquer sa trajectoire, il est nécessaire de la confronter avec les implications relationnelles et comportementales desdites vertus. Par exemple, le courage qu’on lui reconnait se définit comme une faible sensibilité à la peur ; il est maîtrise de soi et de sa peur au service d’autrui.

Contrairement à la plupart des adolescents de son époque, Séry Bailly a complété sa formation livresque par la formation civique, syndicale et politique. Pour lui en effet, les vrais lycéens et les vrais étudiants, sont ceux qui ont étudié au-delà des cours reçus. Ceux qui se contentent de «faire de bonnes études deviennent des technocrates» disait-il.

Pourquoi Séry Bailly est-il allé à l’école de la contestation ?


A cette question, Sangaré Aboudrahamane a donné la réponse suivante en février 1971, c’est-à-dire à un mois de son enrôlement-emprisonnement au camp militaire de Séguéla pour participation à un mouvement de grève. « La jeunesse, écrit Sangaré dans la revue L’Eveil (Mensuel de l’Union Syndicale des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire (USEECI), est condamnée à contester, tel est son sort. Etymologiquement, le mot vient de contestari « plaider en produisant des témoins » ; il n’a donc pas le sens exclusivement négatif qu’on lui prête d’ordinaire ; il est aussi porteur d’affirmation. La contestation, c’est la possibilité effective de faire valoir des droits, des intérêts et l’exercice de la fondamentale liberté de l’esprit. Il est faux d’expliquer la contestation des jeunes par la volonté d’abolir un régime ou par les contradictions internes du capitalisme. Notre contestation remet en cause une culture conçue comme un patrimoine de privilégiés, gage de promotion sociale réservée à quelques-uns, et non pas moyen de promotion humaine accessible à tous ».


Voilà l’ambiance ou le ressort de la formation intellectuelle de Séry Bailly et de ses camarades de lycée ou de l’université. Une formation solidement bâtie et structurée grâce à l’apport des tout premiers intellectuels de la Côte d’Ivoire indépendante. Il s’agit notamment de Barthélémy Kotchi N’Guessan, Joseph Mlanhoro, Bernard Zady Zaourou, hommes de lettres ; il s’agit de Christophe Dailly, angliciste, spécialiste de civilisation américaine ; de Christophe Wondji, historien et de Harris Memel-Fotê, socio-anthropologue doublé d’un dialecticien chevronné.


Somme toute, Séry Bailly a bénéficié de la meilleure école de son époque. En effet, doublé d’un esprit de géométrie et de finesse, il avait le profil idéal pour évoluer efficacement sur le terrain de la lutte syndicale, politique et des droits de l’homme, lutte engagée, il faut le rappeler, dès le 31 mars 1971, date à laquelle il fut conduit manu militari à la prison militaire de Séguéla. C’était en compagnie, d’une part, de Gaston Hoba alors Directeur de cabinet du Ministre de l’Education Nationale, et de deux enseignants, Laurent Gbagbo et Georges Djéni Kobenan Kouamé, d’autre part. « A la suite de nos aînés, disait-il, notre génération essaie de marcher sur ses deux jambes : la pensée et l’action, la théorie et la pratique ».


Comme on pouvait s’y attendre, Séry Bailly était prêt à joindre l’acte à la parole lorsque, enfin, le 30 avril 1990, le combat pour la justice, la liberté et l’égalité s’est ouvert avec le retour au multipartisme. Il a joint l’acte à la parole, c’est-à-dire, mis en pratique ce que son environnement socioculturel lui a inculqué.


Jugez-en vous-mêmes :


‒ sur le terrain de la société civile, il a été le premier Président du Conseil d’Administration de la Ligue Ivoirienne des Droits de l’Homme (LIDHO) de 1990 à 1996 ; il a présidé le troisième congrès du SYNARES en mars 1990.

‒ pour ce qui est de la conquête et de l’exercice du pouvoir d’Etat, Séry s’est particulièrement illustré pour le compte du FPI. Il fut tour à tour Rapporteur du Comité de Contrôle du FPI ; Membre du Comité de Rédaction du Programme du Gouvernement du FPI de 1994 à 1999 ; Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique du Gouvernement de la junte militaire en tant que représentant du FPI ; il fut Député à l’Assemblée Nationale (2000-2002) ; Président du Congrès du FPI (2001), Ministre de la Communication (2002-2003), et Secrétaire National du FPI chargé des Fédérations du Haut Sassandra (2001-2005).


III- Séry Bailly, acteur et théoricien du fait politique.

En dialecticien chevronné qu’il était, Séry Bailly ne s’est pas contenté de s’engager sur le terrain de la lutte politique ; il s’est également pleinement investi dans l’arène des idéaux et des principes démocratiques. Il s’est toujours appuyé sur l’anthropologie et l’histoire comme sens, passé et avenir du développement des sociétés. Tel est le sens de sa production scientifique et littéraire.


Celle-ci est articulée, autour d’une dizaine d’essais particulièrement pertinents en tant qu’ils accompagnent ou illustrent les pas de Séry Bailly sur le terrain des défis du moment :

Le premier essai-réponse de Séry Bailly à la situation nationale a été son ouvrage d’intérêt comparatif intitulé Deux guerres de transition (Guerres civiles américaine et ivoirienne (2003)).


Avec l’humour qui le caractérise, Séry Bailly fait remarquer que, « comme dans les tragédies classiques, on voit venir le malheur mais on n’a pas le pouvoir de l’arrêter. Ceci est vrai des Etats Unis et de la Côte d’Ivoire, deux pays auxquels des hommes et leurs intérêts ont imposé la guerre. Laurent Gbagbo et Abraham Lincoln ont bien des choses en commun en tant que personne. Leurs sociétés ont toutes les deux, besoin de négocier leur transition politique, mais surtout sociopolitique, d’une étape à l’autre de leur histoire. A un siècle de distance, l’hypothèse de la communauté internationale demeure la même.

Si la victoire militaire a permis à Lincoln de faire avancer le destin de son pays, une victoire tout au moins symbolique donnera l’occasion à Gbagbo de mettre en œuvre son projet pour la Côte d’Ivoire ».


Qu’entend-il par victoire symbolique ? Comme les anthropologues, les historiens et les philosophes, Séry Bailly était convaincu d’une chose : la violence armée ne peut plus être à l’ordre du jour au XXIème siècle. L’homme est un animal symbolique qui exprime ou devrait exprimer sa supériorité sur les animaux, non humains, en donnant aux choses matérielles une dimension immatérielle. En d’autre termes, la victoire du plus fort n’en est pas une. La civilisation veut que la victoire authentique soit la victoire du plus sage.


Et là-dessus Séry Bailly était convaincu que le président Laurent Gbagbo évoluait dans la bonne direction pour autant que les motifs invoqués par des rebelles soutenus par la communauté internationale, étaient loin, très loin, des idéaux que celle-ci prétend incarner et promouvoir. Sensible aux incohérences des instances internationales et à tous les reproches faits aux FDS, Séry Bailly s’est dit qu’il fallait témoigner pour soutenir le moral de nos troupes ainsi que de la société civile : une hymne au patriotisme sans laquelle la société ivoirienne risquait de s’effondrer.


Presque immédiatement après la parution des « Deux guerres de transition (Guerres civiles américaine et ivoirienne) », Sery Bailly a publié un autre titre à la fois savoureux et interpellateur : « Ne pas perdre le Nord » (2005). Ici, le Professeur Titulaire a poussé son humilité légendaire jusqu’à faire préfacer son livre par son Maître-Assistant, Dr Koné Dramane, dit Dire bien, Ministre de la Culture et de la Francophonie.


« Ne pas perdre le Nord » pour ne pas avoir à le regretter plus tard car les motifs avancés pour l’entreprendre sont fragiles, à maints égards :

- Le Nord et le Sud dont parlent les rebelles en termes d’opposition et d’exclusion sont des constructions idéologiques. En effet, le Nord vit dans le Sud et inversement, le Sud vit dans le Nord, culturellement, démographiquement et politiquement ;

- Comme toutes les guerres, cette guerre va finir un jour. Et l’on se rendra compte qu’elle ne valait pas la peine d’être menée ;

- La seule guerre qui mérite d’être menée, c’est donc la guerre des idées, ou guerre symbolique.


Par-dessus tout, Séry Bailly était convaincu que la voie empruntée par la rébellion était sans issue et que par conséquent, la victoire symbolique de Laurent Gbagbo était inéluctable : « Si les rebelles ont leurs chances, les pronostics sont en faveur du Président Gbagbo dans cette guerre symbolique ». Que constate-t-on au moment où nous pleurons Séry Bailly ?

L’opinion découvre le rôle des pompiers-pyromanes et de leurs agents du dedans et du dehors à l’origine des humiliations et de l’effusion de sang, atrocité que la guerre symbolique, c'est-à-dire, la sagesse, aurait pu nous faire éviter. Et la Côte d’Ivoire se trouve non pas « au bord du gouffre », mais au fond de la vallée de la détresse, où elle se débat pour redresser son destin en se réconciliant avec elle-même et avec les autres nations.

Séry Bailly a largement souligné la nécessité de la réconciliation qu’il considérait comme une démarche qui s’impose à nous : culturellement, politiquement et économiquement.

- Culturellement parceque la diversité et l’unité ne sont pas antinomiques au sein d’un Etat-Nation ; bien au contraire elles sont un facteur de progrès humain. D’où l’intérêt qu’il a accordé aux us et coutumes de différentes régions de notre pays (le masque wê, le tambour abouré, le tohourou bété, etc.).

- Politiquement et économiquement, nous sommes condamnés à nous réconcilier donc à vivre ensemble. L’identité dont on parle tant n’est qu’une construction. Notre époque ne doit pas être regardée avec des lunettes des siècles révolus, mais plutôt avec celles du monde contemporain.



C’est sans doute à l’aune de telles convictions, qu’en homme de compromis, mais aussi en grand pédagogue par l’action, qu’il a accepté d’intégrer des structures dévouées à la réconciliation telles que la CDVR et la CONARIV.

En le faisant, il a rempli la mission que son intelligence et sa vision de la paix lui ont inculquée : à ne rien faire et à ne rien dire ou écrire, on ne risque pas d’être contredit ou jugé.


Séry Bailly a joué sa partition, il a tout essayé. Il pensait, de bonne foi, que la Côte d’Ivoire n’allait pas perdre le Nord.

Chers camarades, voilà l’envergure des efforts intellectuels et politiques consentis ainsi que le sens de l’œuvre de Séry Bailly qu’à juste titre, tout le monde considère comme l’un des plus grands intellectuels, l’une des plumes les plus fortes et les plus émouvantes de notre pays.


La CURFP doit faire en sorte que ses traces soient soigneusement archivées, débattues et diffusées en direction de notre jeunesse.

Mourir n’est rien, disait Haris Memel-Fotê, le plus important aux yeux des êtres humains, ce sont les traces que nous laissons en quittant cette terre des hommes.

Les traces de Sery Bailly étant celles-là, nous avons des raisons d’être fiers de lui.

A vous sa famille, à toi son épouse Chantal, à ses enfants, le FPI et moi-même, vous présentons toute notre compassion.


Que Dieu nous console tous, et nous fortifie.


Je vous remercie.


SIMONE EHIVET GBAGBO

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